Pourquoi n’a-t-on pas mentionné que la Citadelle Henry était un musée dans les récits de la tragédie du 11 avril 2026 ? Par Olsen JEAN-JULIEN, PhD https://www.alterpresse.org/Le-musee-oublie-de-la-Citadelle-Henry Soumis à AlterPresse le 23 avril 2026 1. Introduction « Dezòd sanzave » [1], délinquance administrative, défaillances structurelles, activités indécentes, mouvements de foule désordonnés, pluie, surfaces glissantes, brouillard, échauffourées, rixes, bousculades et asphyxies. [2] Ce sont les termes utilisés pour décrire la tragédie survenue à la Citadelle Henry lors d’un évènement festif le 11 avril 2026. Vingt-cinq personnes ont perdu la vie. [3] La police a arrêté sept individus, dont cinq policiers municipaux et deux employés de l’Institut de sauvegarde du patrimoine national (ISPAN) du ministère de la Culture et de la Communication, après ce « drame meurtrier ». [4] Le ministère a exprimé son indignation à l’égard de cet évènement, le qualifiant de profanation spectaculaire et de sacrilège de la Citadelle. [5] L’ISPAN a souligné l’attachement de la population à ces « lieux de mémoire ». [6] Toutefois, les dirigeants de ces institutions n’ont pas mentionné que la Citadelle Henry était un musée. Le groupe WhatsApp « Forum Patrimoines Haïti » compte 115 membres, dont de nombreux experts en préservation du patrimoine, des artistes, des architectes, des juristes et des journalistes. Après ce terrible événement, des centaines de messages ont été échangés sur cette plateforme. Cependant, personne du groupe n’a mentionné que la Citadelle Henry était un musée. La négation de la fonction spécifique de ce site de la part des responsables des institutions et des professionnels du patrimoine semble constituer à la fois un abus d’oubli et une défaillance de la mémoire historique. Les familles du département du Nord ont payé un lourd tribut avec la disparition de 25 êtres chers et irremplaçables : des sœurs, des frères, des cousins, des cousines, des filles et des fils. La société haïtienne est privée des rêves et de l’énergie que ces jeunes portaient en eux. Dans ces circonstances, le coût de l’oubli n’est-il pas manifestement plus élevé que celui de la préservation de la mémoire historique ? 2. Le musée de la Citadelle La Citadelle a été construite entre 1804 et 1820, sous la direction d’Henry Christophe, dans une dynamique de résistance du peuple haïtien contre l’esclavage, le colonialisme et le racisme. L’histoire de l’interprétation de la révolution haïtienne révèle que la Citadelle Henry remplissait trois fonctions majeures. Tout d’abord, elle était un poste d’observation situé à une altitude de plus de 900 mètres, offrant une vue panoramique sur les baies du Cap, de l’Acul et de Fort Dauphin (Fort Liberté), sur la Plaine du Nord et sur l’accès au Plateau central. Elle constituait un refuge et un centre de commandement difficile à atteindre dans une stratégie de défense de la révolution. Enfin, elle devait symboliser une utopie. Elle incarne une Haïti, ornée de magnifiques monuments, en quête de liberté, d’égalité et fraternité, et voulant transcender les inégalités et les situations d’oppression associées à l’esclavage et au colonialisme. En 1814, le baron de Vastey établit un lien entre la construction de la citadelle et le culte d’Henry Christophe. Il a appelé les Haïtiens à se rallier autour de cet esclave devenu roi, qu’il considérait comme un « génie tutélaire » envoyé par Dieu pour assurer notre salut. Cependant, il était également convaincu que ce salut dépendait de l’unité des Haïtiens pour la défense de leur liberté et de leur indépendance. Ah ! mes compatriotes ; haytiens, mes frères, mes amis, rallions-nous contre nos ennemis communs ; ne formons qu’un seul et même faisceau de nos armes ; rallions-nous autour de ce grand homme, de ce génie tutélaire, que la divinité a fait naître pour le salut des haytiens ; rallions-nous autour du grand Henry, de ce bon père, qui emploie toute sa sollicitude à faire le bonheur de la famille haytienne, dont tous les membres sont ses enfants ; N’est-ce pas le génie de ce grand homme, qui a élevé ces monuments pour la gloire de la Nation et qui attire sur vous l’admiration de l’étranger ? N’est-ce pas lui, qui a élevé cette fameuse citadelle sur le pic des Ferrières, unique dans le Nouveau Monde, par l’immensité de ses ouvrages, et qui n’a pas sa pareille dans l’ancien, par son site inattaquable ? Ces bienfaits, ces monuments sont les preuves de sa tendre sollicitude, pour faire votre bonheur, celle de vos familles et de vos enfants, ils assurent la défense de votre liberté et de votre indépendance, contre les attaques de ceux qui oseraient y attenter ! N’est-ce pas ce héros, qui, dédaignant les routes du vulgaire, a imprimé à la nation haïtienne ce noble caractère et ces sentiments généreux, qui distinguent l’homme libre, qui lui donne cette énergie et qui sera toujours l’effroi et la terreur des tyrans ? N’est-ce pas lui, qui, pendant vingt-cinq ans de combats, de peines et de travaux, a porté la hache, avec les héros haïtiens sur l’arbre antique du préjugé et de l’esclavage ? [7] Le peuple haïtien, et en particulier la population du département du Nord, perpétue encore aujourd’hui le culte de la liberté et d’Henry Christophe. Malgré les tentatives de ses détracteurs pour effacer sa mémoire, les murs de la citadelle restent l’un des témoignages les plus tangibles de la révolution haïtienne. Chaque année, pendant la Semaine sainte, un pèlerinage historique, culturel et spirituel est organisé. Des milliers d’Haïtiens arpentent la montagne pour aller à la citadelle Henry et témoigner de leur respect, de leur fierté et de leur admiration. [8] Kenrick Demesvar a étudié ce pèlerinage en 2013 dans le cadre de sa thèse de doctorat. Il a fait l’observation suivante. Lorsque la semaine sainte arrive à la fin du mois de mars, les visiteurs continuent à venir en affluence sur le site durant la deuxième semaine du mois d’avril entre les 10 et l1 avril, car, ils s’imaginent que cette période constitue la date de célébration de la fête de la Citadelle. Ce qui parfois occasionne deux périodes d’achalandage sur le site. [9] Ce pèlerinage annuel pourrait être perçu comme une tradition inventée et un rituel visant à établir un lien avec un passé historique représenté par le monument le plus emblématique de la victoire de la révolution haïtienne. [10] L’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN) a été créé le 29 mars 1979. Sous la direction d’Albert Mangonès, ses techniciens ont imaginé l’ensemble monumental comprenant la Citadelle Henry, le Palais Sans-Souci et le site des Ramiers comme un parc national historique, mettant en évidence la situation d’Haïti après la révolution. En 1982, ce parc a été inscrit sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. Selon le rapport préparé par les techniciens du Conseil International des Monuments et Sites (ICOMOS), cette inscription correspond à un critère précis. La Citadelle nous rappelle qu’Haïti, le nouveau pays créé sous la direction de Jean-Jacques Dessalines, revêt une signification historique universelle, en tant que premier État fondé à l’époque contemporaine par des esclaves noirs ayant conquis leur liberté. [11] De 1979 à 1990, l’ISPAN s’est engagé dans un vaste projet de restauration qui a permis la mise hors d’eau de la Citadelle. Après plus d’une décennie consacrée à l’inventaire, à la collecte de données et aux travaux de conservation, le musée de la Citadelle a été lancé pour une courte durée en 1990. [12] En 1992, l’institution a publié un rapport qui a officiellement établi la vocation muséale de la Citadelle. La localisation géographique très particulière de la Citadelle, la remarquable originalité de son architecture et l’exceptionnelle richesse de son armement ont conditionné le choix du parti de restauration et de mise en valeur de ce monument lors de l’élaboration du projet conjoint ISPAN-PNUD-UNESCO en 1979. Les travaux se sont achevés par l’organisation de la Citadelle-Musée, conçue dans le cadre d’une exploitation imaginative du potentiel muséographique de l’espace architectural de la forteresse et de son parc d’artillerie.… Citadelle-Musée, telle est désormais la vocation de cet édifice plus que jamais symbole d’une liberté chèrement acquise. [13] Le concept d’aménagement « citadelle-musée » a été proposé lors de la mise hors d’eau de la Citadelle (1979-1990). Il a servi de fil conducteur pour la gestion et l’exploitation de ce bâtiment historique, en le transformant en un musée racontant l’histoire de la révolution haïtienne. Le concept de citadelle-musée était également associé à des exigences éducatives et de promotion touristique. À partir de la fin des années 1990, on a constaté une évolution progressive avec l’élaboration du Plan directeur Tourisme. La Citadelle Henry devait devenir un lieu de divertissement avec des restaurants, des croisiéristes, des boutiques et des spectacles. On la décrivait comme un site touristique devant être « rentable ». Entre 2006 et 2012, la gestion des parcs nationaux historiques en vue de la conservation de leurs significations culturelles a fait l’objet de multiples projets de recherche, de colloques et de conférences en Haïti. La Citadelle Henry s’inscrit dans cette dynamique. Le 9 mars 2009, le gouvernement a émis un décret créant le Comité interministériel d’aménagement du territoire (CIAT). Les parcs nationaux historiques, le ministère de la Culture et de la Communication (MCC) et celui du Tourisme y sont absents. Le 26 juillet 2009, le ministère de la Culture et des Communications (MCC) a présenté un projet de loi sur la gestion des parcs nationaux historiques au gouvernement. Celui-ci prévoyait la création d’une direction exécutive pour chaque parc ainsi que d’un Conseil national de gestion des parcs nationaux historiques regroupant les directeurs exécutifs. [14] Le 9 août 2012, le gouvernement a publié un arrêté instituant un Comité interministériel de gestion du Parc national historique Citadelle/Sans-souci/Ramiers. En 2013, l’ISPAN et le Musée du Panthéon national haïtien (MUPANAH) ont engagé l’entreprise Moun Studio, dirigée par l’architecte Daniel Élie, pour concevoir un projet de musée de l’Artillerie à la Citadelle Henry. Élie a imaginé un musée mettant en évidence le remarquable arsenal d’artillerie de la Citadelle Henry. Ce dernier compte plus de 163 pièces, dont 124 canons, 9 obusiers, 27 mortiers, 2 perriers et 1 pierrier. [15] Les ressources documentaires utilisées pour créer ce musée ont servi à la réalisation d’un film documentaire intitulé « Citadelle Musée », produit en 2015 par Daniel Élie et Philippe Chatelain. [16] En 2022, le Conseil International des Musées a proposé une nouvelle définition du concept de musée, mettant l’accent sur son rôle central dans les sphères de la culture et de l’éducation. Un musée est une institution permanente, à but non lucratif et au service de la société, qui se consacre à la recherche, la collecte, la conservation, l’interprétation et l’exposition du patrimoine matériel et immatériel. Ouvert au public, accessible et inclusif, il encourage la diversité et la durabilité. Les musées opèrent et communiquent de manière éthique et professionnelle, avec la participation de diverses communautés. Ils offrent à leurs publics des expériences variées d’éducation, de divertissement, de réflexion et de partage de connaissances. [17] Tenant compte de la nécessité pour les musées d’être permanents et inclusifs, en 2024, j’ai présenté une appréciation critique du documentaire Citadelle-Musée. J’ai souligné que l’interprétation qu’on en fait met de l’avant la dimension militaire en insistant beaucoup sur la personne de Christophe. Les auteurs n’avaient pas assez accentué sur la portée historique et les utopies de la révolution haïtienne. [18] Ainsi, il ne fait aucun doute que la Citadelle Henry est un musée. Il a formellement été dans les préoccupations liées à la conservation du patrimoine en Haïti de 1992 à 2024. Pourtant, elle n’a jamais été présentée comme telle dans les récits de la tragédie du 11 avril 2026. S’agit-il d’un oubli délibéré révélant les défaillances structurelles dont parle le ministère de la Culture et de la Communication ? 3. La défaillance de l’ISPAN L’annonce du décès de 25 personnes à la citadelle Henry a réactivé le débat sur la gestion inadéquate des sites historiques et archéologiques en Haïti. L’indignation et l’émotion sont actuellement au cœur des préoccupations. On cherche des responsables, on limoge quelques cadres professionnels et certains ont même démissionné. C’était le cas après l’incendie de l’ancienne cathédrale de Port-au-Prince, alors en restauration, en 1990, après celui de la Chapelle de Milot en 2020, et après le vol des canons de la Citadelle en 2024. Une enquête a été ouverte et se poursuit. Dans l’attente des résultats, un autre scandale survient. Les scandales s’enchaînent, et l’impunité s’installe, faisant de la défaillance une pratique courante. En ce qui a trait au musée de la Citadelle Henry, la défaillance de l’ISPAN remonte au moins à deux décennies. Cette défaillance a été constatée en 2006. Cette année-là, des panneaux solaires ont été volés et une exposition a été vandalisée. Le ministère de la Culture et de la Communication a mis sur pied une commission de restructuration de l’ISPAN pour examiner la crise de l’organisation, en impliquant les employés. Les termes suivants sont ceux qu’a utilisés M. Jean Hérold Pérard, directeur général à l’époque, dans son rapport de juillet 2006. …l’ISPAN n’a pas réussi à atteindre son vrai potentiel pour se structurer comme organisme à vocation nationale et publique. En effet, de nombreux facteurs ont ralenti sa croissance. Les distorsions dans les politiques de développement nationales constituent l’une des raisons principales. Le manque d’intérêt et de compréhension des décideurs publics pour le patrimoine et la culture en général en est une autre. [19] Dès la fermeture du projet de la Citadelle en 1988, privé des ressources additionnelles qui lui permettaient de compléter son budget de fonctionnement nettement insuffisant, l’ISPAN vit une situation catastrophique. Face à la précarité et la faiblesse du budget alloué, l’ISPAN est inefficace, voire inapte à assurer la mise en valeur du Patrimoine national, élément majeur dans le développement de l’identité culturelle du peuple haïtien et condition nécessaire à la consolidation de l’État-nation, et à la définition d’un cadre organisationnel cohérent et adapté aux réalités nationales, apte à garantir un développement durable. [20] En 2006, des recommandations très précises ont été formulées pour la restructuration de l’ISPAN. Cependant, ces recommandations n’ont pas été systématiquement mises en application. Aujourd’hui, après 20 ans, on compte des pertes en vies humaines en raison de ces défaillances. La gestion d’un musée implique un ensemble d’actions structurées en quatre grands moments, qui permettent d’anticiper et de prévenir les tragédies de ce genre. Ces quatre moments sont la planification, l’organisation, la direction et le contrôle. [21] Toutefois, pour mener à bien ces actions, il est essentiel de disposer d’une solide équipe de direction qui assure un leadership inspirant, une vision claire, des orientations efficaces et des moyens logistiques et financiers. Lorsqu’un musée détient une collection aussi importante que celle de la Citadelle Henry, l’équipe de gestion doit accomplir deux fonctions majeures. Tout d’abord, elle doit élaborer et mettre en œuvre une politique de conservation de la collection. Ensuite, elle doit concevoir un ensemble de dispositifs et de procédures innovants pour exploiter la collection en collaboration avec la communauté. [22] Ces deux fonctions exigent des activités de planification et de structuration rigoureuses, ainsi qu’une présence sur le terrain pour diriger et contrôler les opérations. Les musées dotés de ressources importantes assurent ces deux fonctions grâce à des équipes pluridisciplinaires de gestionnaires, de muséologues, de conservateurs, d’historiens, d’anthropologues, d’archéologues et d’historiens de l’art. Dans les situations où le budget est limité, une seule personne peut endosser plusieurs rôles. Les projets ponctuels et les consultants peuvent pallier les insuffisances et renforcer les compétences de l’institution. Selon l’ICOM, un musée se définit par la qualité et la diversité de ses expositions, des expériences éducatives, de divertissement, de réflexion et de partage de connaissances avec sa communauté. [23] Autrement dit, la réussite dans un musée dépend d’une direction visionnaire, de ressources logistiques et d’équipes de professionnels qui s’engagent à préserver et à exploiter adéquatement sa collection. La défaillance de l’ISPAN à la Citadelle Henry se manifeste par l’absence de ces éléments alors que des centaines de personnes se retrouvent simultanément sur le site du musée. On peut emprunter les propos de Jean Hérold Perard, en 2006, pour dire que cette défaillance est due à des distorsions dans les politiques nationales de développement ainsi qu’à un manque d’intérêt et de compréhension de la part des décideurs publics pour la culture et le patrimoine. [24] Voici une triste anecdote qui illustre bien ces distorsions et incompréhensions dans la situation actuelle. Un arrêté publié le 16 février 2026 prévoyait la mobilisation de huit ministres et du premier ministre du gouvernement pour gérer un seul parc. [25] Moins de deux mois plus tard, vingt-cinq personnes y ont trouvé la mort. Face à ces évènements, l’une des réactions les plus fermes est venue du ministère de la Culture et de la Communication. Selon le ministre, le drame de la citadelle est dû à une délinquance administrative et à des défaillances dans les structures départementales du Nord de ses services techniques et de l’Institut de sauvegarde du patrimoine national (ISPAN). [26] Mais, pourquoi le MCC et l’ISPAN n’ont-ils pas mentionné que la Citadelle Henry était un musée dans le récit des évènements du 11 avril 2026 ? S’agit-il d’un abus d’oubli ou d’une défaillance de la mémoire historique ? 4. Abus d’oubli et défaillance de la mémoire historique : quelles alternatives ? Les récits entourant la tragédie du 11 avril 2026 semblent osciller entre un abus d’oubli et une défaillance de la mémoire historique. Admettre que la Citadelle Henry est un musée dans cette situation tragique signifierait reconnaître une défaillance administrative. Ce serait un aveu d’échec, car on sait bien ce qu’un musée devrait être : un lieu de conservation et d’exploitation d’une collection à travers des expositions et des expériences éducatives et récréatives variées. Dans les récits proposés, on a plutôt utilisé des termes génériques tels que « lieu de mémoire », « lieu symbolique » ou « lieu imprégné d’histoire ». Comme l’explique Paul Ricœur, nous assistons à un abus d’oubli qui se greffe sur un travail de configuration du récit. On raconte l’histoire autrement, en supprimant, en déplaçant les accents d’importance, en refigurant différemment les personnages de l’action ainsi que les contours de l’action elle-même. [27] Ricœur a décrit une figure positive de l’oubli, qu’il a nommée « oubli de réserve ». Il considère l’oubli comme une réserve stratégique, un « trésor d’oubli », où l’on peut piocher en cas de besoin ou de plaisir pour se remémorer ce qu’on a vu, entendu, ressenti, appris ou acquis. [28] L’oubli de réserve permet une immersion plus profonde dans le moment présent. Toutefois, lorsque la mise en récit devient un instrument aux mains du pouvoir, celui-ci peut imposer un récit officiel qui occulte des parties de la vérité historique. Cette tactique est souvent accompagnée de menaces, de flatteries et de séduction. Cette forme retorse d’oubli peut entraîner la dépossession des acteurs sociaux de leur capacité à raconter leur propre histoire. [29] Au-delà de l’abus d’oubli, on peut aussi déceler une défaillance de la mémoire historique dans le contexte actuel. Les pèlerinages annuels à la Citadelle Henry représentent d’énormes trésors culturels et historiques pour la préservation du site. C’est une richesse fragile, très mal connue, faute de programmes de recherche, de vulgarisation et de mise en valeur. C’est l’une des activités principales que le musée de la Citadelle Henry devrait faire afin d’encadrer les énergies des jeunes qui fréquentent le site et de les convertir en sources de créativité et d’épanouissement. Or, ce musée demeure toujours fermé. Les pèlerinages constituent des rites de passage permettant d’accéder à des lieux sacrés. Les recherches anthropologiques ont montré la nature complexe de ces voyages. D’un côté, les pèlerinages peuvent être des manifestations de la dimension communautaire de toute société, en montrant la spontanéité des liens qui unissent les individus. [30] Ils permettent de transcender les marqueurs quotidiens des structures sociales, comme la classe, le niveau d’éducation, le statut ou l’affiliation politique. [31] D’un autre côté, les pèlerinages peuvent être des lieux où émergent des contestations et des conflits, ainsi que des interprétations divergentes quant aux dimensions sacrées et non sacrées des sites. Les tensions dans les pèlerinages peuvent être alimentées par les élites religieuses et politiques, qui considèrent les sites comme une source de pouvoir et de revenus. [32] Depuis le Moyen Âge, on a documenté l’émergence de conflits liés à la présence de pèlerins délinquants qui font du pèlerinage un lieu de débauche continue. [33] De nos jours, des délinquants peuvent aussi s’infiltrer pour faire le commerce de la drogue, de l’alcool ou du sexe. Les pèlerinages autour de la Citadelle Henry dépassent le simple culte de la personne de Christophe. En effet, dans la citation précédente, Baron de Vastey exhorte les Haïtiens à s’unir et à se rassembler pour former un seul et même faisceau, afin de défendre la liberté et l’indépendance, en combattant leurs ennemis communs. Les pèlerinages racontent l’histoire de cette unité à leur manière. Ils se dirigent également vers d’autres lieux symboliques du vodou dans le nord et le plateau central, comme la Porte Saint-Jacques, le Bassin Saint-Jacques, la voûte-à-Minguet et la grotte Saint Francisque. De plus, ces pèlerinages ne se limitent pas à la semaine sainte. [34] Chaque année, autour du 25 juillet, des cérémonies en l’honneur de la divinité vodou Ogou Feray sont organisées à Porte-Saint-Jacques, au pied de la Citadelle, à l’ouest du Bonnet à l’Évêque. [35] Cette célébration pourrait également être interprétée comme une forme de vénération envers Jean-Jacques Dessalines, qui a été divinisé par le peuple haïtien sous le nom d’Ogou Desalin. Joan Dayan a remarqué que la rationalité radicale de Toussaint Louverture ou la magnificence royale d’Henry Christophe n’ont pas suffi pour leur conférer le prestige légendaire de divinité que Dessalines détient dans l’imaginaire haïtien. [36] Pour mieux comprendre la nature particulière de ces nombreux pèlerinages autour de la Citadelle Henry, il est crucial de s’engager dans un processus de réhabilitation de notre mémoire historique. Cette démarche est cruciale pour explorer la richesse culturelle et l’héritage historique profond de ce musée. Des recherches approfondies sur les lieux, les chants, les danses, les mythes et les récits qui émanent de ces pèlerinages nous permettront de mettre en lumière les nombreuses contributions qui ont rendu possible la révolution haïtienne. Au-delà des pèlerinages, il s’agit de mieux décrire les rôles des femmes, des guerrières et guerriers africains, des vodouisants et des chrétiens, des guérisseurs, des soignants, des responsables de l’approvisionnement et de la cuisine, des agriculteurs, des maçons, des charpentiers et des artistes. Il est également important de souligner les contributions significatives de certains Français, Anglais, Espagnols et Polonais dans cette révolution. Enfin, il est question de mieux décrire les mondes potentiels que les Haïtiens ont imaginés pendant et après la révolution : quel pays avons-nous voulu faire émerger ? Ces mondes potentiels sont au cœur de l’imagination créatrice débordante et de la culture visuelle du peuple haïtien. On les retrouve dans les chants, les contes, les corps dansants, les rituels, les vèvès et la peinture haïtienne. Pour éviter la silenciation et l’oubli, nous devrions clamer haut et fort que le musée national le plus important d’Haïti reste démuni et fermé, alors que les citoyens continuent de s’y rendre régulièrement. La période entourant la semaine sainte devrait être consacrée à la tenue d’expositions et d’activités éducatives de grande qualité sur l’héritage culturel riche issu de la révolution haïtienne. Des stratégies devraient être mises en place pour profiter de ces périodes d’affluence afin de recueillir des ressources et des informations pour préserver le patrimoine. Le drame survenu à la Citadelle-Henry le 11 avril 2026 n’est pas un événement isolé ni inévitable. Vingt-cinq jeunes Haïtiens ont payé de leur vie le prix de l’abus d’oubli et de la défaillance de notre mémoire historique. Le respect pour leur vie et leur dignité devrait nous inciter à dire la vérité au pouvoir. Si le musée de la Citadelle Henry fonctionnait normalement, une équipe de direction composée de muséologues, de conservateurs, de commissaires, d’animateurs et de spécialistes de la sécurité serait présente pour accompagner les jeunes pèlerins dans leur quête d’accès à leur histoire. Ce terrible événement nous a appris une leçon fondamentale : oublier coûte plus cher que préserver la mémoire historique. Pour mieux utiliser la leçon tirée de cette expérience tragique, il ne s’agit pas de se lamenter et d’attendre la prochaine catastrophe. Tout d’abord, il faut un texte législatif clair qui définit la Citadelle Henry comme un musée dédié à la Révolution haïtienne et qui énonce les principes de sa gestion en impliquant toutes les parties prenantes. Ensuite, pour accueillir dignement les pèlerins et autres visiteurs, il est crucial de mettre en place un plan ambitieux de conservation et d’aménagement muséal qui reflète l’importance historique et culturelle considérable de ce lieu. [1] Dans une entrevue avec Rico News, un gardien de la Citadelle a identifié la cause majeure du drame ainsi : « Dezòd sanzave ! ». (Désordre des sans-aveu). [2] Émmanuel Ménard, « Communiqué de presse du Ministère de la Culture et de la Communication », Port-au-Prince, 13 avril 2026. Fenel Pélissier et al., « Déroulé détaillé du drame à la Citadelle Laferrière Fenel Pélissier, Wethzer Piercin, Jérôme Wendy Norestyl et Widlore Mérancourt », AyiboPost, 13 avril 2026, https://ayibopost.com/deroule-detaille-du-drame-a-la-citadelle-laferriere/. Widlore Mérancourt, « Comprendre le drame survenu à la Citadelle Laferrière », AyiboPost, 12 avril 2026, https://ayibopost.com/comprendre-le-drame-survenu-a-la-citadelle-laferriere/. Éddy Lubin, Événements survenus à la Citadelle Henry, Rapport officiel circonstancié (Institut de Sauvegarde du Patrimoine National, 2026). [3] Polis Nasyonal Ayiti, « Bilan sou sitiyasyon trajik nan Milo », Page Facebook de la Police Nationale d’Haïti, 12 avril 2026, https://www.facebook.com/photo?fbid=1386122510214258&set=a.254490180044169. [4] Polis Nasyonal Ayiti, « Arestasyon sèt (7) moun aprè trajedi ki rive nan Sitadèl Laferyè a », Page Facebook de la Police Nationale d’Haïti, 13 avril 2026, https://www.facebook.com/photo?fbid=1386122510214258&set=a.254490180044169. [5] Ménard, « Communiqué de presse du Ministère de la Culture et de la Communication ». [6] Lubin, Événements survenus à la Citadelle Henry. [7] Le Baron de Vastey, Le système colonial devoilé (P. Roux, imprimeur du Roi, 1814), 93, https://archive.org/details/lesystemecolonia00vast. [8] Kenrick Demesvar, « Interprétation et mise en valeur du patrimoine naturel et culturel, matériel et immatériel dans les parcs nationaux. Cas du Parc National Historique : Citadelle, Sans-Souci, Ramiers de la République d’Haïti. » (Thèse de doctorat, Université Laval, 2015), 157‑60. [9] Demesvar, « Interprétation et mise en valeur du patrimoine naturel et culturel, matériel et immatériel dans les parcs nationaux. Cas du Parc National Historique : Citadelle, Sans-Souci, Ramiers de la République d’Haïti. », 160. [10] Eric Hobsbawm, « Inventer des traditions », trad. par André Mary et al., Enquête. Archives de la revue Enquête, no 2 (décembre 1995) : 2, https://doi.org/10.4000/enquete.319. Selon Hobsbawm, « les traditions inventées désignent un ensemble de pratiques de nature rituelle et symbolique qui sont normalement gouvernées par des règles ouvertement ou tacitement acceptées et qui cherchent à inculquer certaines valeurs et normes de comportement par la répétition, ce qui implique automatiquement une continuité avec le passé. En fait, là où c’est possible, elles tentent normalement d’établir une continuité avec un passé historique approprié ». [11] ICOMOS, Parc National Historique Citadelle, Sans-Souci, Ramiers (ICOMOS, 1981), https://whc.unesco.org/fr/list/180/. [12] Demesvar, « Interprétation et mise en valeur du patrimoine naturel et culturel, matériel et immatériel dans les parcs nationaux. Cas du Parc National Historique : Citadelle, Sans-Souci, Ramiers de la République d’Haïti. », 128. [13] Albert Mangonès et al., Haïti la citadelle. La grande batterie des caraibes (ISPAN., 1992), 85. [14] Olsen Jean-Julien et Ministère de la Culture et de la Communication, « Avant-projet de loi sur la gestion des parcs nationaux historiques. », 26 juillet 2009. [15] ISPAN et al., « Musée de l’Artillerie de la Citadelle Henry », Port-au-Prince Haïti, 17 novembre 2013. [16] Daniel Élie et Jean-Philippe Chatelain, « Citadelle-Musée - Fiche technique du film documentaire », avec Moun Studio, juin 2015. [17] ICOM, « Définition du musée », International Council of Museums, Prague, 24 août 2022, https://icom.museum/fr/ressources/normes-et-lignes-directrices/definition-du-musee/. [18] Olsen Jean-Julien, « Haïti : Le Vol Des Canons à La Citadelle Henry, Entre Silencement et Impunité », AlterPresse, 6 juillet 2024, https://www.alterpresse.org/spip.php?article30644. [19] Jean-Hérold Pérard, Rapport-Bilan (Institut de sauvegarde du patrimoine national (ISPAN), 2006), 6. [20] Pérard, Rapport-Bilan, 9. [21] Richard Déry et al., Le management. Montréal : Les Éditions JFD inc. (Les Éditions JFD inc., 2015), 335. [22] Gary Edson, « Gestion des musées », in Comment gérer un musée : Manuel pratique, ICOM, éd. par Patrick Boylan (UNESCO, 2006). [23] ICOM, « Définition du musée ». [24] Pérard, Rapport-Bilan, 6. [25] « Arrêté révisant celui du 9 août 2012 instituant un comité interministériel de gestion du parc national historique citadelle/sans-souci/ramiers », Le Moniteur, Journal officiel de la République d’Haïti, 16 février 2026. [26] Ménard, « Communiqué de presse du Ministère de la Culture et de la Communication ». [27] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire et l’oubli (Éditions du Seuil (Kindle Edition), 2000). [28] Ricoeur, La mémoire, l’histoire et l’oubli, emplacement 12395. [29] Ricoeur, La mémoire, l’histoire et l’oubli, emplacement 13123. [30] Victor W. Turner et Edith Turner, Image and Pilgrimage in Christian Culture (Columbia University Press, 1978 ; repr., Columbia University Press, 2011), 32. [31] Di Giovine et Michael A, « Pilgrimage : Communitas and Contestation, Unity and Difference - An Introduction », Tourism : An International Interdisciplinary Journal 59, no 3 (2011) : 247‑69, https://hrcak.srce.hr/clanak/109870. [32] John Eade et Michael Sallnow, Contesting the sacred : The anthropology of pilgrimage (Illinois University Press, 1990 ; repr., Wipf and Stock Publishers, 2013), xxi. [33] Louis XIV, « Lettres patentes du roi concernant les pèlerins et pour empêcher les abus qui se commettent dans les pèlerinages. », in Recueil des déclarations, édits, lettres patentes, et arrêts du Conseil d’État du Roi, enregistrés au Parlement de Dijon (1666-1689) (17-20 ; Jean Ressayre, 1671), 17. [34] Demesvar, « Interprétation et mise en valeur du patrimoine naturel et culturel, matériel et immatériel dans les parcs nationaux. Cas du Parc National Historique : Citadelle, Sans-Souci, Ramiers de la République d’Haïti. », 217. [35] Rachel Beauvoir-Dominique et Eddy Lubin, Investigations autour du site historique du Bois Caïman (les Éditions du CIDIHCA, 2019), 67. [36] Joan Dayan, Haiti, History, and the Gods, 1st edition (University of California Press, 1996), 17.
Dans cet article, l’architecte Daniel Elie s’engage dans une réflexion approfondie sur les relations entre le processus d’appropriation par les esclaves des « places à vivres », dans les plantations coloniales, et l’émergence des conditions matérielles de la Révolution haïtienne. Les places à vivres désignent les portions des habitations coloniales réservées à la culture des produits alimentaires nécessaires à la reproduction de la main-d’œuvre servile. « C’est dans ce petit espace de terrain que l’esclave plante et récolte les choses nécessaires à la vie, comme patates, gombo, giraumont, mais, calalou, hoholy, pois de toutes espèces, et mille autres douceurs ». L’article met en évidence le processus par lequel l’établissement de « places à vivres » en tant qu’espaces socioéconomiques a progressivement fait évoluer certains esclaves en cultivateurs autonomes. Cette contradiction inhérente au système colonial esclavagiste permet de clarifier les différences entre la Révolution haïtienne et les révolutions américaine et française. « Lubrifiant du système, la place à vivres en fut ainsi l’un des moteurs discrets de transformation », selon les propos de Daniel Elie. Les aspirations révolutionnaires des agriculteurs furent peu à peu étouffées par un ordre contre-révolutionnaire cherchant à restaurer, sous une nouvelle forme, le modèle de la grande plantation et du travail forcé. Finalement, le Code rural de 1826 a accompli la confiscation politique de la révolution en appauvrissant et en excluant la population paysanne haïtienne. Toutefois, certaines affirmations énoncées dans cet article mériteraient d’être nuancées. Par exemple, les « zones d’autonomie » constituées par les places à vivre relèvent de l’infrapolitique, un terme utilisé par James Scott pour décrire une résistance déguisée des esclaves qui privilégient un profil bas. Cette résistance vise le temps long et s’adapte constamment au rythme accéléré de renouvellement de la main-d’œuvre servile. La révolution haïtienne a aussi supposé une forme de résistance publique ainsi qu’une organisation politique qui ont permis la saisie et la transformation des appareils répressifs de l’État colonial. Cette forme de résistance bénéficie également d’une certaine autonomie. Une réflexion sur les interactions complexes et dynamiques entre ces deux formes de résistance offrirait un éclairage précieux sur la dimension politique du marronnage. Cela nous aiderait aussi à mieux décrire le processus de formation de l’élite politique qui a transformé l’insurrection servile en une révolution sous la direction de Toussaint Louverture et de Jean-Jacques Dessalines. Bonne lecture !
L’année 2025 marque le bicentenaire de la publication de l’ordonnance du 17 avril 1825 du Roi français Charles X (1824-1830). Il « reconnait » l’indépendance d’Haïti en échange de ce que les historiens ont appelé une double dette. En voici le texte. Voulant pourvoir à ce que réclame l’intérêt du commerce français, les malheurs des anciens colons de Saint-Domingue, et l’état précaire des habitants de cette île, nous avons ordonné ce qui suit : Art. 1. Les ports de la partie française de Saint-Domingue seront ouverts au commerce de toutes les nations. Les droits perçus dans ces ports, soit sur les navires, soit sur les marchandises, tant à l’entrée qu’à la sortie seront égaux et uniformes pour tous les pavillons, excepté le pavillon français, en faveur duquel les droits seraient réduits de moitié. Art. 2. Les habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue verseront à la caisse générale des dépôts et consignations de France, en cinq termes égaux, d’année en année, le premier échéant au trente-et-un décembre 1825, la somme de cent cinquante millions de francs, destinés à dédommager les anciens colons qui réclameront des indemnités. Art. 3. Nous concédons, à ces conditions, par la présente ordonnance aux habitants actuels de la partie française de Saint-Domingue, l’indépendance pleine et entière de leur gouvernement. Cette ordonnance a été émise environ cinq ans après le décès d’Henry Christophe (8 octobre 1820). Madiou a écrit que cette ordonnance avait été rendue par Charles X de son autorité souveraine sans consulter le gouvernement haïtien. L’ordonnance devait être acceptée sans réserve, sinon la France aurait engagé des hostilités contre Haïti. (Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome VI, p. 448. Édition 1989.) Le 25 mars 2025, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME) a publié une note d’information consacrée à cette question. (« La double dette d’Haïti (1825-2025) – Une question actuelle » https://memoire-esclavage.org/double-dette-dhaiti.) Dans cette note, les auteurs caractérisent la dette comme un mécanisme de passage d’une colonisation par l’esclavage à une néo-colonisation économique. « L’ordonnance de 1825, en imposant en Haïti cette indemnité de 150 millions de francs-or pour obtenir la reconnaissance de son indépendance, marque le début d’un cycle de dépendance économique durable. » Dans cette déclaration, datée du 20 novembre 1816, le roi Henry Christophe a exprimé une vision différente. Il soutient que la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti devrait découler de relations diplomatiques fondées sur le respect des droits et des intérêts du peuple haïtien. Nous avons choisi les extraits suivants pour notre montage artistique. « Plein de confiance dans la justice de notre cause et de la légitimité de nos droits, et n’ayant point de secret à garder envers notre peuple, nos intérêts étant les mêmes et liés d’une manière indissoluble, nous nous sommes faits une impérieuse loi de traiter publiquement les affaires qui ont rapport à la liberté et à l’indépendance du peuple haytien. Nous n’avons pas seulement à travailler pour assurer l’existence, la liberté et l’indépendance de la génération actuelle. Mais il faut encore, que nous travaillons pour assurer la possession et la jouissance de ces biens précieux, aux générations qui viendront après nous. Et ce n’est que par nos constants efforts, notre sagesse et notre prudence que nous pourrons y parvenir. À CES CAUSES, nous avons déclaré et nous déclarons solennellement que : Nous ne traiterons avec le gouvernement français, que sur le même pied, de puissance à puissance, de souverain à souverain. Lorsque nous traiterons, nous ne consentirons à aucun traité quelconque, qui ne comprendrait la liberté et l’indépendance de la généralité des haytiens qui habitent les trois provinces du Royaume, connues sous la dénomination du Nord, de l’Ouest et du Sud, notre territoire, la cause du peuple haytien étant une et indivisible. Le pavillon français ne sera point admis dans aucun des ports du Royaume, ni aucun individu de cette nation, jusqu’à ce que l’indépendance d’Hayti soit définitivement reconnue par le gouvernement français. Nous remettons la justice de notre cause dans les mains de Dieu, qui punit toujours les injustes et les agresseurs. Nous soutiendrons la dignité de notre couronne, les droits et les intérêts du peuple haytien, et nous nous reposons avec confiance sur sa bravoure, son zèle et son amour pour la patrie, afin de nous seconder, de tous ses efforts, dans la défense de ses droits, de sa liberté et de son indépendance! Donné en notre Palais de Sans-Souci, le 20 Novembre 1816. » Nous publions sur le site du MVRH le document complet de la déclaration qui inclut aussi un ensemble de « pièces justificatives ». https://www.haitirevolution.org/exhibition-gallery/futures-expositions/memoires-vivantes-de-la-revolution-haitienne/11
https://lenouvelliste.com/article/257918/8-juillet-1825-8-juillet-2025-rememoration-du-bicentenaire-de-lacceptation-de-lordonnance-de-charles-x-par-le-gouvernement-de-jean-pierre-boyer. 8 juillet 1825 - 8 juillet 2025 Remémoration du bicentenaire de l’acceptation de l’ordonnance de Charles X par le gouvernement de Jean-Pierre Boyer Ce 8 juillet 2025 ramène le jour-bicentenaire de l’acceptation par le gouvernement de Jean-Pierre Boyer de l’ordonnance de Charles X, roi de France et de Navarre, publiée trois mois plus tôt, soit le 17 avril 1825[1]. Par Prof. Watson Denis 09 juil. 2025 | Lecture : 14 min. lenouvelliste.com Ce 8 juillet 2025 ramène le jour-bicentenaire de l’acceptation par le gouvernement de Jean-Pierre Boyer de l’ordonnance de Charles X, roi de France et de Navarre, publiée trois mois plus tôt, soit le 17 avril 1825[1]. C’est un jour à remémorer ! 1. De l’acceptation de l’ordonnance royale L’acceptation de cette ordonnance établissait la puissance retrouvée de l’ancienne métropole sur son ancienne colonie. A travers ses trois articles succincts, mais assez dramatiques pour la politique et l’économie du pays, le gouvernement de la Restauration en France avait exigé à Haïti, nouvel État indépendant, des conditions draconiennes pour sa survie dans le concert des nations. En résumé, le souverain français avait : · Article premier : ordonné l’ouverture des ports de la Partie française de Saint-Domingue (pour ne pas mentionner le nom d’Haïti) au commerce international et le paiement de 50% de droits de douane des produits, à l’importation et à l’exportation, transportés par les bateaux arborant le tricolore français ; · Article deuxième : ordonné le paiement de 150 millions de francs-or à verser à la Caisse de Dépôts et Consignations (institution financière du gouvernement français), en 5 annuités, en vue de dédommager les anciens colons et les planteurs de Saint-Domingue ; · Article troisième : décidé de concéder à la Partie française de Saint-Domingue (se référant à Haïti dans une périphrase) l’indépendance pleine et entière de son gouvernement. Cette ordonnance royale, fatidique, aux conséquences catastrophiques, occasionna tout de suite l’emprunt de 30 millions de francs-or sur le marché financier français en vue de payer la première échéance de l’indemnité. Cette indemnité, onéreuse, et l’emprunt contracté en France au cours de cette même année 1825, constituent ce qu’on appelle la double dette de l’indépendance. Ce fut un tribut colonial, une rançon historique qui déstabilisa le présent d’Haïti et hypothéqua son avenir. Cette ordonnance constituait en soi une charte du néo-colonialisme. Elle inséra le pays, à travers la stratégie dite de la spirale de l’endettement, dans les méandres du néo-colonialisme[2]. Contrairement à une idée répandue ce n’est pas l’ordonnance royale en soi qui généra la double dette de l’indépendance, ce fut plutôt son acceptation par le gouvernement de Jean-Pierre Boyer qui jeta le pays dans le gouffre[3]. On peut imaginer un instant, si ce gouvernement n’avait pas accepté cette ordonnance, il n’y aurait ni paiement d’indemnité, ni emprunt contracté en France pour honorer une quelconque dette imposée, et pas voie de conséquence, pas de double dette de l’indépendance. Avec l’acceptation de l’ordonnance de Charles X, soit, croit-on, par peur d’une intervention étrangère, soit par complaisance ou trahison de l’idéal dessalinien, le président Boyer, qui n’avait pas participé aux guerres pour l’indépendance d’Haïti entreprises par l’Armée indigène (juin 1802- janvier1804) contre l’armée expéditionnaire de Napoléon Bonaparte, avait broyé l’existence de l’État haïtien. 2. L’intervention militaire de la France en Haïti : un leurre L’idée d’une intervention militaire de la France en Haïti en 1825 était irréalisable, pas plus qu’il ne pouvait le faire en 1804, à la suite de la proclamation de l’indépendance d’Haïti. Sur le plan interne, il y avait un ensemble d’embarras qui l’aurait empêché d’agir de la sorte. Parmi ceux-ci, on peut énumérer : la perte d’influence de Paris dans les affaires du monde à cause des guerres déclenchées par Napoléon Bonaparte (à un certain moment le maitre des vies et des biens en Europe), un courant libéral de l’opinion publique française hostile à toute intervention militaire pour la résolution du conflit généré (du coté de l’Hexagone) par la Révolution haïtienne et le réalisme d’anciens colons et planteurs de Saint-Domingue qui se mirent à l’évidence que ce « joyau de l’empire colonial français » était définitivement perdu. Aussi, sur le plan international, on peut considérer des obstacles qui rendaient chimérique toute intervention militaire de la France dans les eaux haïtiennes au cours des deux premières décennies du XIXe siècle. Parmi ceux-ci, on peut mentionner : 1) La France avait perdu la colonie de la Louisiane qu’elle a vendu en avril-mai 1803 aux Etats-Unis d’Amérique (État fédéral indépendant en Amérique du Nord). De ce fait, Napoléon avait renoncé à son fameux projet d’un grand empire français dans les Amériques partant des rives de Mississipi jusque dans la mer des Caraïbes avec Saint-Domingue comme tête de pont. 2) La destruction de la flotte française à Trafalgar, Sud’Ouest de l’Espagne, le 21 octobre 1805. En cette occasion, la marine royale anglaise avait infligé une défaite cinglante aux flottes combinées de la France et de l’Espagne ; cette victoire a définitivement établi la suprématie de l’Angleterre en haute mer sur la France. Dès lors, il devenait de plus en plus difficile à la France d’entreprendre, et ce pendant de nombreuses années, de grandes opérations dans les eaux de l’Atlantique ; 3) Les défaites successives et définitives de Napoléon Bonaparte en Europe, soit en 1814 et 1815, dont la fameuse Bataille à Waterloo (territoire actuel de la Belgique, anciennement appartenu aux Pays-Bas) le 18 juin 1815 ; 4) Le Congrès de Vienne en 1814-1815, sous la houlette du chancelier, le Prince Klemens von Metternich, de l’Autriche. Ce congrès, pro-monarchie, avait établi un nouvel ordre politique conservateur dans le monde dominé par l’Europe occidentale. Il conféra alors à la France, après les années tumultueuses de Napoléon Bonaparte, qui amena la guerre un peu partout, un rôle de second plan. Celle-ci était même obligé de rétrocéder des pays et territoires qui se trouvaient encore sous sa domination. En toute confidentialité, les puissances d’Europe, post-Napoléon, encourageaient la France à trouver une solution diplomatique (pacifique) à l’épineuse question de l’indépendance d’Haïti. Toute intervention militaire devrait être écartée. D’ailleurs une telle entreprise aurait déplu à l’Angleterre, devenue maitresse des mers, qui avait déjà des intérêts commerciaux non négligeables dans l’Haïti indépendante; 5) Le vaste mouvement d’indépendance ayant irrigué de l’Amérique du Nord à l’Amérique du Sud en passant par l’Amérique centrale, de 1810 à 1822. Ce fut le cas du Mexique, du Venezuela, de la Colombie, du Pérou, de la Bolivie, du Chili, de l’Argentine et aussi du Brésil (1822-1824) qui évoluait elle-même sous la tutelle de la puissance portugaise. C’est dire qu’il y eut un nouveau paradigme dans les relations internationales de l’époque axé sur la lutte contre le colonialisme dont le fondement politique s’articula autour de l’auto-détermination des peuples des Amériques à vivre dans la liberté et l’indépendance. La tendance qui s’affirmait fut la reconnaissance diplomatique de ces nouveaux États indépendants. La Grande-Bretagne par exemple, dès 1823, commença à reconnaitre l’indépendance du Mexique et de la Colombie. Ces différentes proclamations d’indépendance et leur reconnaissance diplomatique, par la suite, avaient, dans une certaine mesure, renforcé l’indépendance d’Haïti ; 6) L’énoncé de la doctrine de Monroe. Le président des Etats-Unis d’Amérique (USA), James Monroe, dans un discours devenu célèbre, prononcé en 1823, avait mis les puissances européennes d’alors sous leur garde contre toute nouvelle politique de colonisation en Amérique et d’ingérence dans les affaires internes des nouveaux États indépendants. Par ailleurs, il avait ajouté que toute intervention militaire d’une de ces puissances sur le continent américain serait considéré comme un acte hostile aux USA ; 7) L’internationalisation de la problématique de l’indépendance d’Haïti. Cette indépendance, qui frappa les esprits et troubla l’ordre du monde existant (basé, entre autres, sur l’esclavage et le colonialisme) ne laissa personne indifférent. Londres pressait Paris de « régler » la question de l’indépendance d’Haïti au plus vite, et ce dans un cadre consensuel, sinon il passera lui-même en action. Pour sa part, l’Espagne, l’ancienne puissance mondiale du XVIe siècle, incapable de réagir autrement, n’a fait qu’accepter le fait accompli, sans demander une rétribution, de quelque forme que ce soit, aux dirigeants de ces nouveaux États indépendants des Amériques. Tenant compte de tous ces facteurs, la thèse d’une probable intervention militaire de la France en Haïti pour faire accepter l’ordonnance royale, malgré la présence de bateaux de guerre dans la rade de Port-au-Prince, ne tient pas la route. Le président Boyer avait plutôt accepté cette ordonnance par complaisance. Ou plutôt, il agissait en connaissance de cause. Sa partie a été prise depuis belle lurette, si on se fie aux confidences qu’il avait faites en 1816 à un émissaire français et, plus tard, à son attitude collaborationniste avec le baron de Mackau, porteur de l’ordonnance royale. 3. L’acceptation de l’ordonnance : une décision unilatérale Dans un rapport communiqué aux autorités françaises en 1816, le sieur Claude-Fleurimond Esmangart, ancien grand colon propriétaire de terre et d’esclaves de la Plaine des Cayes et l’un des émissaires envoyés en Haïti pour discuter avec le gouvernement de la République de l’Ouest, dont Alexandre Pétion et Jean-Pierre Boyer (déjà pressenti pour accéder à la présidence), a écrit : « Cette mission [celle réalisée en 1814] pouvait être fort heureuse pour la France si elle eut été autrement dirigée, car les chefs eux-mêmes nous ont assuré qu’à cette époque, tous étaient disposés à se soumettre et peut-être par le mauvais choix des agents qui ont été envoyés, cette colonie est perdue pour toujours ». Dans le même rapport, il a précisé que Jean-Pierre Boyer lui a fait des confidences du genre qu’’il : « sentit tous les dangers de la position de cette république naissante… Tous sentirent l’utilité de la soumission [à la France], mais tous avouèrent aussi combien l’exaltation qu’ils avaient communiquée au peuple rendrait leur situation difficile et dangereuse »[4]. Puis, l’attitude du président de la République en juillet 1825 face au baron de Mackau était encore plus compromettante. A l’arrivée de cet émissaire, le président Boyer forma une commission de négociations, composée du général Joseph Balthazar Inginac, secrétaire général du Palais national, du président Alexandre Pétion au gouvernement de Jean-Pierre Boyer ; du sénateur Pierre-Prosper Rouanez, qui faisait déjà partie d’une délégation qui se rendait en France en 1824 dans le cadre de ces mêmes négociations ; et du colonel Marie-Elisabeth Eustache Frémont, aide-de-camp du président. Devant le refus de de Mackau de modifier les termes de l’ordonnance, les membres de la commission, à la suite de discussions houleuses, lui signifièrent à leur tour leur refus de l’accepter. Ce qui fit sortir le diplomate français dans ses gonds. Par la suite, ce dernier, à sa demande, a eu une réunion à huis-clos avec le président Boyer. Au cours de cette rencontre, le chef de l’État lui aurait déclaré, selon le rapport de mission adressé à son supérieur hiérarchique : « On m’a dit que vous aviez été affligé d’une note de mes commissaires ; remettez-la moi comme non avenue, et qu’il n’en soit plus question entre nous… Dorénavant je veux traiter cette grande affaire directement avec vous »[5]. Effectivement, il l’a fait à sa façon. De manière unilatérale. Le président Boyer, sans résistance aucune, sans requérir l’avis les membres de la commission qu’il avait lui-même institué pour ces négociations, ni consulter la population haïtienne sur une question aussi importante, a pris la malencontreuse décision d’accepter l’ordonnance de Charles X. En effet, il a accepté l’ordonnance royale, au nom d’Haïti, le 8 juillet 1825. Trois jours plus tard, soit le 11 juillet, celle-ci a été entérinée en grande pompe, en présence du baron de Mackau, qui prononça même un discours pour la circonstance, par le Sénat de la République, contrôlé par le Pouvoir exécutif. Sur ces entrefaites, le Port-au-Prince huppé feta et banqueta au sujet de cet événement dans les grands salons tandis que le reste du pays y vit un acte de trahison nationale Il y avait un ensemble d’arguments que les autorités haïtiennes pouvaient mettre à contribution dans les négociations pour rejeter l’ordonnance royale ; elles n’en firent rien. Comme ce fut le cas dans le passé, des membres de l’élite du pouvoir à Port-au-Prince devaient être informés, ayant des correspondants en France en particulier, qu’après la conclusion du Congrès de Vienne que la situation globale en Europe ne favoriserait pas une intervention armée de la France en Haïti. De plus, les rivalités politiques entre les puissances d’Europe et la montée des forces nationalistes en Amérique favorisaient une certaine normalisation des relations avec Haïti. La France elle-même, avec la Restauration, donc le retour de la lignée des Bourbons au pouvoir, recherchait une voie nouvelle et de rédemption dans les affaires internationales. En ce sens, une intervention militaire était hors de question. Que s’est-il donc passé ? À la suite de la disparition des Pères fondateurs de la patrie, en particulier de l’assassinat de Jean-Jacques Dessalines (1806) et de la mort d’Henry Christophe (1820), deux fameux héros de la guerre de l’indépendance, Haïti tomba dans des mains peu sûres. Quand bien même l’élite du pouvoir à Port-au-Prince, dirigeait l’île d’Haïti toute entière, elle avait moins de confiance dans le maintien de l’indépendance. Les années, pour répéter le général Joseph Balthazar Inginac, dans ses mémoires, « passaient toujours dans les incertitudes et les anxiétés ». Il n’y avait pas de politiques publiques à matérialiser, ni d’objectifs clairs à atteindre. Toute cette période est marquée par l’immobilisme sur le plan national et des compromissions sur le plan international. Finalement, de tergiversations en hésitations et des négociations compromettantes, cette élite finit par céder à la France, à travers cette fameuse ordonnance, des espaces de pouvoir qui allaient alimenter le néo-colonialisme. En fait, il semblerait que des membres de cette élite, considérant leur sentiment personnel à l’égard de l’indépendance d’Haïti (pour reprendre une expression de l’historien Leslie Manigat)[6] avaient une prédisposition à faire des concessions à la France. L’idée de l’indemnité proposée par le président Pétion et l’ordonnance suggérée par Boyer lui-même se sont matérialisées en 1825. 4. L’acceptation de l’ordonnance royale par le gouvernement : désapprouvée par la population L’acceptation de l’ordonnance royale symbolisa un moment de rupture entre les gouvernés et les gouvernants. 21 ans après 1804, le sentiment de bravoure et cette idéologie du peuple en armes pour défendre l’indépendance nationale étaient encore bien présents dans l’esprit des citoyens haïtiens. Il est à rappeler que le leitmotiv après la proclamation de l’indépendance, sachant que les Français pouvaient revenir à n’importe quel instant, fut construit autour de ce cri de ralliement : au premier coup de canon d’alarme, les villes disparaissent et le peuple est debout comme un seul homme. De fait, à l’arrivée de l’expédition de de Mackau, des citoyens vigilants s’étaient déjà rendus sur les montagnes environnantes en vue de préparer la défense de la patrie. Par exemple, les forts jumeaux Jacques et Alexandre à Kenscoff et la zone montagneuse et boisée de la Coupe, surplombant la capitale, Port-au-Prince, qui deviendra plus tard Pétion-Ville, faisaient partie des endroits aménagés pour la résistance. C’est ce qui explique quand la mauvaise nouvelle de l’acceptation de l’ordonnance royale gagna les rues et les contrées du pays, la nation en pâlit, le peuple se mortifia. Il y eut des remous, des cris de révolte et de dégout. Beaubrun Ardouin, tout proche de Boyer qu’il fut en tant que journaliste, éditeur et fonctionnaire de l’État, a commenté quelques années plus tard que la population a montré son indignation à l’égard de la conduite de Boyer dans cette affaire. Il a expliqué : “Il y eu un mécontentement concentré qui, de la capitale, devait se répandre dans toute la République et produire bientôt de fâcheux effets »[7]. De son côté, sur le même sujet, l’historien Thomas Madiou, qui se retrouvait lui aussi dans les couloirs du Palais national à l’époque de Boyer, mentionna quand la nouvelle de l’acceptation de l’ordonnance royale circula dans les villes et les campagnes, il se répandait, comme une trainée de poudre, que le président Boyer avait « vendu le pays aux Français”[8]. On parla même des préparatifs, surtout dans le Nord, pour déclencher une révolte contre le gouvernement et le renverser. Ce qui obligea les membres du gouvernement à faire une tournée militaire dans cette région du pays pendant deux mois. Par la suite, de temps à autre, il a dû faire face aux mécontentements suscités par cette acceptation de l’ordonnance. Certes, Boyer resta au pouvoir jusqu’en mars 1843, il n’en demeure pas moins que sa longue présidence créa du scepticisme, l’expression d’une révolte contenue ressentie au sein de la population. Il y a deux cents ans depuis que le gouvernement de Boyer a accepté l’ordonnance abominable de Charles X. C’est encore un événement douloureux dans les annales de l’histoire d’Haïti et de ses relations diplomatiques avec la France. Il ne s’agit ici ni d’anniversaire, ni de célébration, ni de commémoration, sinon de la remémoration d’une infamie historique faite à un peuple à peine libéré de l’exploitation du système esclavagiste conjuguée aux méfaits et calamités de la domination colonialiste. Watson Denis, Ph.D. Professeur de pensée sociale haïtienne, d’histoire de la Caraïbe et des relations internationales à l’Université d’État d’Haïti et auteur, entre autres, de l’ouvrage : Haïti : changer le cours de l’Histoire (2016) watsondenis@yahoo.com 8 juillet 2025 Notes et références bibliographiques [1] Voir Watson Denis, “Le président Jean-Pierre Boyer, l’acceptation de l’ordonnance de Charles X en 1825 et la reconnaissance de l’indépendance d’Haïti par la France. (Haïti : de la souveraineté à la suzeraineté) », Revue d’Histoire Haïtienne. Haïti au XIXe siècle, N0. 3, Montréal, P.Q. Canada, CIDIHCA, 2022, pp. 411-446. [2] Voir sur ce sujet Benoit Joachim, « Le néo-colonialisme à l’essai. La France et l’indépendance d’Haïti », La Pensée, N0. 156, avril 1971, pp. 19-43. Du même auteur, voir également, « La reconnaissance d’Haïti par la France (1825) : naissance d’un nouveau type de rapports internationaux », Revue d’histoire moderne et contemporaine, N0s. 22-23, 1975, pp. 369-396 et Watson Denis, « Série de dettes publiques contractées par l’État haïtien au XIXe siècle (1825-1911). De la double dette de l’indépendance aux emprunts de la Consolidation et pour la création de la Banque Nationale de la République d’Haïti », Revue de la Société Haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie, N0s. 267-274, janvier 2018- décembre 2019, pp. 127- 169. [3] A preuve, l’ordonnance a été publiée en avril 1825, rien ne se déroula ; tout se déclencha en juillet 1825 à la suite de son acceptation par le gouvernement. [4] Les citations sont tirées de l’article de Leslie F. Manigat, “Le délicat problème de la critique historique. Les sentiments de Pétion et de Boyer vis-à-vis de l’indépendance nationale dans la conjoncture 1808-1814”, Éventail d’Histoire Vivante d’Haïti, Tome I : La période fondatrice, 1789-1838, Port-au-Prince, Collection du CHUDAC, 2001, p. 238. [5] Voir “Rapport à Son Excellence le ministre de la Marine et des Colonies, de la mission à Saint-Domingue de Mr. le Baron de Mackau », Haïti-France. Les chaines de la dette (le rapport Mackau, 1825, édition intégrale, annotée et commentée, par Marcel Dorigny, Jean Marie Théodat, Gusti-Klara Gaillard et Jean-Claude Bruffaerts, préface de Thomas Piketty, introduction de Fritz Alphonse Jean, Paris, Maisonneuve & Larose, Nouvelles éditions/ Hémisphères, 2021, pp.140-141. [6] Manigat, “Les sentiments de Pétion et de Boyer vis-à-vis de l’indépendance nationale”, pp. 219-248. [7] Voir Beaubrun Ardouin, Études sur l’histoire d’Haïti, vol. 3, Tomes 8, 9, 10 et 11, 1811 (1846), Port-au-Prince, Reproduction par Ateliers Fardin, 2004, pp. 86. p. 82. [8] Voir Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome VI (1819-1826), Port-au-Prince, Éditions Henri Deschamps, 1988, pp. 476-478. Cette idée de vendre le pays à la France était largement partagée au sein de la population. Elle a été également rapportée une vingtaine d’années plus tard par Inginac, dans ses mémoires. Voir Inginac, Les mémoires du général Joseph Balthazar Inginac, p. 117.